JEAN BUREL DE PLOUHINEC (FINISTERE)


fusillé le 3 juillet 1944 au camp d'aviation de Servel


Jean-Marie BUREL


Témoignage de Nicole BUREL-MIDY soeur de Jean BUREL
recueilli par Yvonne TRIVIDIC-BOUER

paru dans le tome I de l'ouvrage :
"L'oubli ne sera pas leur second linceul"
disponible auprès de l'auteure
Yvonne TRIVIDIC-BOUER
Hent Ar Lenn 29780 Plouhinec
02 98 70 74 15

Je suis née le 12 août 1937 à Plouhinec (Finistère). J'avais deux frères, Jean, né en 1921 et seule la route menant du bourg à la mer sépare nos maisons.
Notre maison était plus modeste que celle de Madeleine. Un muret par-dessus lequl nous apercevions souvent l'officier allemand toujours à cheval et tenant cravache, entourait notre jardin dans lequel il lui arrivait d'entrer. Un jour, il aperçoit Jean dans le jardin. Pauvre Jean qui avait fui Rouen et le STO, croyant trouver un abri sûr à Plouhinec ! L'officier qui s'exprimait dans un français excellent l'entretien d'abord du sabordage de notre flotte à Toulon, puis s'étonne de sa présence à Plouhinec alors qu'il aurait dû être en Allemagne dans le cadre du STO.
Jean a compris et a pris la poudre d'escampette.
Dans un premier temps, il a trouvé à se faire embaucher dans une ferme du côté de Mahalon. Mais le travail s'est mis à manquer. Je suppose que c'est à ce moment-là qu'il a rejoint la résistance. Peut-être du côté de Quimper.
C'est très peu de temps après, alors que la maison de Madeleine était déjà occupée, que la nôtre fiit à son tour réquisitionnée. Nous avons dû déménager. Je ne me souviens plus des circonstances.
Nous avons trouvé refuge à l'école des garçons, qui est maintenant la maison des associations. Monsieur Minou et sa famille occupaient le logement du directeur et nous, le logement vacant de l'instituteur adjoint. Nous avions une grande pièce au rez-de-chaussée dans laquelle ma mère avait tendu un rideau pour cacher un coin débarras où il y avait, entre autres choses, un tas de pommes de terre (les occupants de notre maison nous avaient laissé la jouissance du jardin). A l'étage, nous avions deux chambres : une petite pour ma grand'mère, veuve, l'autre pour nous (mon père travaillait à Rouen sur une drague).
Nous avions souvent la visite des Allemands. Toujours la nuit, et sous des prétextes futiles. Nous étions terrorisées, mais pas dupes : ils recherchaient mon frère. Ils nous obligeaient à nous lever en pleine nuit des fois où, comme par hasard, mon frère était censé être passé. Dans ces moments-là, ma mère disait : « Oh, mon Dieu, mon Dieu ! les v'ià encore ! Je leur dirai de me tuer en dernier. » Ils fouillaient la maison, constataient que mon frère n'était pas là et repartaient..., les gradés chez Madeleine (où il y avait aussi des filles), les simples soldats chez moi où il n'y a jamais eu de filles. Et nous essayions de retrouver un peu de calme.
Nous savions que Jean était grillé dans le coin, ici. Mademoiselle Marie Kérourédan, de Long Ael, l'avait prévenu.
« - Je me souviens de cette dame. Elle était résistante et chantait très bien aux banquets de la Libération. Comment avait-elle eu ce renseignement ?
- Mystère... Peut-être par des gendarmes... Pourtant, il fallait se méfier d'eux, à l'époque. Toujours est-il qu'elle avait montré à Jean la liste des dénonciateurs... tous Plouhinécois.
- Des gens que vous connaissez toujours ?
- Oui, oui, oui ! »

Jean, de son nom de résistance Jacques Le Goff, a été massacré à Servel près de Lannion, dans les Côtes- du-Nord, et jeté dans une fosse avec un de ses camarades. En 1942 il s'engage dans les Francs-Tireurs d'Audierne ; en 1943 il est volontaire pour devenir officier de liaison et de transmission.
Après la guerre, ses camarades costarmoricains, ayant eu connaissance de sa véritable identité, sont venus à Plouhinec pour « faire justice ». Dans ce groupe venu de Guingamp en voiture, il y avait un curé, l'abbé Boulbain. Ma grand'mere s'est fermement opposée à ces représailles.
Et pourtant... A chaque fois que mon frère passait à la maison, sa présence était vraisemblablement signalée aux Allemands car nous avions leur brutale visite dans la nuit qui suivait.
Yvonne :« - Qui les renseignait ? Une personne qui se faisait passer pour amie et qui en fait ne l'était pas ?
Nicole :- Oui.
Y.- Je ne peux pas imaginer que cette personne faisait partie de la Résistance.
N.- Hum, hum... Une Résistante nous a bien proposé, lorsque mon frère est mort, de nous vendre du tissu noir pour le deuil... et à Madeleine, du tissu blanc pour son mariage.
Y.- C'est bien curieux. Mais, ma mère t-a-elle proposé du tissu ? N.- Non.
Y.- Ma tante Tudine t'a-t-elle proposé du tissu ?
N.- Non.
Y.- Eh bien, c'étaient les deux seules femmes résistantes FTP du quartier.
N.- J'ignorais qu'elles étaient résistantes. Tu viens de me l'apprendre.
Y.- Les vrais Résistants devaient être plus que discrets afin que personne ne connaisse les auteurs des actions clandestines. Et ma mère écrit dans ses souvenirs : « Certains hommes et femmes n'hésitent pas à usurper le titre de terroristes et, la tête recouverte de fichus, vont de ferme en ferme, se faisant remettre de l'argent sous menace. Comme ils volent n'importe qui, on ne tarde pas à se rendre compte que ce sont de véritables bandits. A Plouhinec, une bande tombera entre les mains des gendarmes alertés parla Résistance. Elle ajoute aussi : « Pour s'habiller, les maquisards ont pris l'habitude de rançonner les collaborateurs. Malheureusement, il y a eu quelques abus et certains, très peu nombreux, (heureusement, car ils attiraient l'attention) se sont montrés malhonnêtes. »
Peut-être que la personne dont tu parles faisait partie d'un de ces groupes. Et, de plus, s'enrichissait-elle en vendant très cher ce qu'elle avait volé ou s'était attribué.
N.- Parmi les Allemands qui logeaient chez moi, le sergent était un personnage singulier : il prévenait la Résistance quand une rafle était en préparation.
Y.- Etrange !... En fait, c'est un bruit qui a couru. Mes parents étaient résistants de la première heure et j'ai une autre version des faits. Les Allemands ont été très durs ; ce n'est que vers le mois d'août 1944, sentant le vent tourner, qu'ils se sont montrés moins intraitables. Ce sergent a donc conseillé à Monsieur Kérourédan (dit Lan Maréchal, car il était maréchal -ferrant ) de quitter Plouhinec, comme l'avaient fait d'autres résistants. Et c'est Monsieur Poulhazan, de la Croix Donnait, bien renseigné puisqu'il fréquentait l'occupant, qui a fait dire que la Kommandantur allait recevoir des renforts de la Gestapo. Il faut savoir que ce sergent, fait prisonnier peu de temps après, a dit regretter de n'avoir pas eu le temps, avant de quitter Plouhinec, de mettre le feu à l'école des filles et à la boulangerie Trividic de Guenvez (lieux d'hébergement de résistants). »

Un jour, rafle chez nous à l'école. Jean était là. Il a vu les Allemands arriver. Il nous dit : « Je dégage ; je file par derrière. Partez aussi. Allez à Kervennec chez tante Anna ! »
Jean m'avait offert quelque temps auparavant une poussette de poupée et un baigneur que j'avais prénommé Jean-Claude. Il n'était pas question que je quitte le logis sans ma poupée et sa poussette... et Nicole a traversé le bourg, fièrement, accompagnée de sa maman, de sa grand'mère et de Jean-Claude bien au chaud dans sa poussette. Les sentinelles allemandes semblaient même nous faire une haie d'honneur, et ce, jusqu'au carrefour où nous avons tourné à gauche. Jean nous attendait à Kervennec. Il est allé droit à la poussette, a soulevé Jean-Claude et est reparti avec ... des tracts... Mission accomplie avec honneur pour Jean-Claude.
C'est là que Jean nous a dit au-revoir pour la dernière fois. Il nous a fait un signe de la main et a disparu.
Le temps a continué à s'écouler, loin d'être paisible, rempli d'angoisse et d'inquiétude.

J'étais gamine. Un jour, je me trouvais seule à la maison ; maman travaillait à Kervennec, grand' mère était de corvée d'eau à la pompe de la cour. Entre un homme inconnu, portant fièrement le feutre de la Gestapo. Terreur ! Il m'apostrophe : « - Es-tu seule ?
- Non, ma grand'mère est dans la cour.
- Mais non, voyons, tu as encore du monde dans la maison !
- Non!
- Mais si ! Tu as des frères ... Ton père !
- Non, non ! »
A ce moment, prise de panique, je veux m'enfuir. Mais il me coince à la porte et insiste : « - Mais si, mais si ! Tu as encore du monde avec toi ici ! »
On m'avait tellement fait la leçon que je ne pouvais répondre autre chose que Non, non, non.
Il m'accompagne alors à la pompe et pose les mêmes questions à ma grand'mère qui ne comprenait et ne parlait que le breton, langage que le brutal individu ignorait totalement. Furieux, il nous bouscule et repart, rageur. Il n'était pas Plouhinécois.
Nous vivions dans l'inquiétude et l'angoisse en permanence. Nous ne voyions plus personne et nous ignorions où était mon frère Jean. Par la suite, nous avons appris qu'il était agent de liaison sur plusieurs départements.
Nous savons qu'il est passé à Ancenis. Albert Gall, gendarme à cette époque dans cette ville, lors d'une ronde, aperçoit un individu sous un pont. « Merde, se dit-il, Jean Burel ! » Aussitôt, il revient à la caserne, se met en civil et ressort. Il retrouve Jean sans argent, sans nourriture, sans vêtements, sans toit. Il le dirige alors vers une cache et lui dit : « Je reviendrai ce soir. Ne bouge pas tant que tu n'entendras pas le signal dont nous convenons ».
Albert, 60 ans après, c'est du plus profond de mon coeur que je te remercie. Jean disait parfois : « Je vais venger mon oncle ! ! » (mon père). Il ignorait alors le malheur arrivé à son frère et à son autre oncle, René Pierre Lerouvreur. Jean était un garçon formidable. Un BRAVE.
Et c'est longtemps après que nous avons pu reconstituer la fin tragique de mon frère Jean.
Suite au débarquement allié en Normandie, il avait été coupé de son chef de réseau. Il se trouvait à Servel, dans les Côtes-du-Nord (Côtes d'Armor, maintenant). Il attendait un ordre qui ne venait pas. S'il avait continué à attendre seul, il n'aurait sans doute pas été tué. Il n'avait plus d'argent. Il a rencontré des gens du maquis de cette région qui lui ont dit : « Ne reste pas seul, viens avec nous au maquis. » Un jour, poussés par la soif, ils sont entrés dans un café. C'est une femme qui les a dénoncés et ils ont été arrêtés. Jean a été pris pour un des chefs du maquis, alors qu'il ne connaissait rien du fonctionnement de celui-ci. Mon frère et Jean Tallec ont été torturés puis tués par la Gestapo le 3 juillet 1944 à Servel. Madame Tallec les a vu emporter, ensanglantés. Ils ont tous deux été jetés dans une fosse. Mme Tallec a elle-même ouvert cette fosse et déterré les victimes. C'était atroce. Devant ce travail macabre, elle a pensé qu'elle allait devenir folle... Le débarquement des Alliés avait rendu les Allemands fous furieux. Officiellement, Jean a été fusillé, mais son corps ne présentait aucun trou de balle et j'ai toujours entendu mes parents dire qu'il avait été décapité ; ses yeux avaient été (silence) ; il n'avait plus d'ongles.
La tête de Jean Tallec semblait avoir été passée dans un pressoir.
Mme Tallec, sachant que Jean était de Plouhinec, a pris contact avec la mairie de cette commune. Mais, ici, personne ne connaissait "Jacques Le Goff, cheminot". Et pour cause : identité et activité étaient fausses ! (activité de camouflage).
Jean a donc été enterré à Guingamp avec Jean Tallec, sous son nom de Résistant.
C'est plus tard que son, hôtesse, ramassant la manteau que Jean avait laissé chez elle, a trouvé le vrai nom de mon frère cousu dans la doublure du vêtement : « Je m'appelle Jean Burel. »
Mes parents sont alors allés chercher le corps de mon frère en camion, seul moyen de locomotion qu'ils avaient pu trouver. Mon père a dit, en voyant le corps : « Je ne sais pas si c'est mon fils...»
Et Mme Tallec a ajouté : « Tels qu'ils sont, en ce moment, ils sont bien... »
Les Allemands les ont martyrisés pendant une dizaine de jours. Mme Tallec l'a su parce que l'Allemand responsable a été arrêté et tué par la Résistance.
Un seul ne pouvait rien dévoiler puisqu'il n'appartenait pas à ce maquis. L'Allemand a dit « Je regrette. » Trop tard... Fusillé !

Nous avons retrouvé ma maison où on nous avait laissé des lits en ferraille et des quantités de puces... Mais quelle importance ... ?
J'ai été marquée par le fait que nous vivions toujours sur le qui-vive, souvent sorties de notre sommeil, terrorisées..., les syncopes de ma grand'mère sous le coup d'émotions trop fortes... mais surtout, surtout, ... mes frères.
Mon frère Yves avait quitté l'Ecole des Mousses où il ne mangeait pas à sa faim. Mon oncle René Pierre Lerouvreur, qui habitait Toulon, l'avait fait embarquer sur un chalutier qu'un sous-marin allemand torpilla au large de Casablanca. Il n'y eut pas de rescapés.

Cette guerre m'a enlevé mes deux frères et deux oncles... Les joies de la Libération ?? Chez nous, il fallait d'abord sécher les larmes et essayer de revivre.

Bien plus tard, après la guerre, à la demande de mon cousin Albert Le Gall, une petite impasse du quartier de Kersugard porte le nom de mon frère Jean, sans indication particulière. Impasse dans laquelle est né mon père.